Alain LOUVIER

Souvenirs

C'est pendant les événements de 1968 que j'ai commencé à côtoyer Maurice Ohana qui n'était, pendant mes études de composition, qu'un membre du jury " moderniste " et, malheureusement, trop isolé pour faire pencher les balances académiques…

Durant cette célèbre chienlit, les compositeurs parisiens se muèrent en un lobby voulant changer la société, le monde, la musique… toutes les générations, en dehors des conservateurs déclarés, discutaient ferme dans des assemblées générales interminables et enfumées ; le tutoiement était de rigueur.

Nul doute qu'un homme comme Maurice Ohana, qui en avait vu d'autres, ait relativisé l'importance de ces soubresauts ; mais sa profonde sagesse, sa droiture et la Musique qu'il gardait toujours en ligne de mire m'ont impressionné à cette époque où j'appris la dialectique en travaux pratiques accélérés.

Je me suis senti proche de lui, comme de Messiaen… mais je tutoyais Maurice Ohana et disais " Maître " à Messiaen, qui n'avait jamais que quelques années de plus !

C'est au Conservatoire de Boulogne qu'il m'a donné deux merveilleux cadeaux, en plus d'un cycle de conférences sur son univers musical, pour un public très large :
- l'écriture " en 1976) de ce beau Noctuaire pour violoncelle et piano que les élèves du grand pédagogue Jean Brizard jouèrent avec dévotion : Maurice Ohana accepta sans hésiter d'écrire pour un conservatoire de banlieue qui se battait pour la musique contemporaine, et ceci deux ans avant la construction du bâtiment actuel…
- en 1983, dans le nouvel auditorium, il vint nous aider à bien prononcer le vieil espagnol si étonnant des Tréteaux de Maître Pierre. Expérience envoûtante ! Ce jour-là j'ai su qu'il était l'héritier direct de Falla.

Maurice Ohana était toujours attentif à l'évolution du Conservatoire de Paris, plus par solidarité avec les jeunes " camarades compositeurs " comme moi qui se " battaient pour son évolution que par désir d'investir l'Académie !
C'est ainsi que se formaient souvent des coordinations entre quelques professeurs, des personnalités fortes et nous autres étudiants plus ou moins récents… sa parole convaincante fit merveille au sein du conseil de nomination de professeurs.

À cette époque nous nous croisions souvent, assistions à nos créations respectives, et avions -je pense- l'un pour l'autre une réelle estime pour nos recherches… surtout, je pense, en raison d'un souci commun de faire sonner le piano ou le clavecin, et d'en tirer des sons nouveaux…

À mon grand regret, une fois directeur au CNSM de Paris, en 1986, j'ai un peu perdu de vue Maurice Ohana, absorbé par une tâche trop lourde.

En 1997, par reconnaissance pour son amitié fidèle, j'ai accepté de superviser le premier enregistrement intégral des douze études d'interprétation (par Marie-Paule Siruguet et Vincent Bauer) ; j'espère être resté digne de son oreille subtile, et avoir joué le " medium " avec humilité…

J'ai ressenti alors des ondes bienveillantes qui inspiraient aux interprètes de grandes résonances graves : il devait écouter, non loin de là, dans l'espace de l'Esprit…

Alain LOUVIER
Compositeur
Professeur d'analyse au CNSMDP


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