Lucien GUERINEL
Une rencontre
Rencontre tardive, brève hélas, avec Maurice Ohana ; rencontre presque fortuite, nullement agencée par qui que ce soit. Un petit coup du destin, en somme. Mais quelle vigueur, quelle richesse dans cet échange avec un homme dont la stature physique portait littéralement l'envergure d'esprit. Pas de méandres, pas de perte -si l'on veut bien me pardonner ce mot- ; tout en éclat intime, tout en mouvement marin burinant la côte, avec des embruns par-dessus le regard, le sien, le nôtre. Pas d'imprécation, chez lui, mais les duretés tristement nécessitées par l'éternelle misère de la société, musicienne comprise. La sûreté de soi, mais la tendresse ouverte à l'autre, aussi immédiate que celle d'un parent, j'allais dire d'un père. Parlant en une soirée de la 2° de Beethoven, de Théolonius Monk, de Daniel-Lesur, défendu comme un gentleman méprisé par un Paris en proie à d'autres ivresses, provisoires. Fier de son uvre mais persuadé qu'il n'était pas entendu avec justesse. Ce qui ne l'empêchait pas d'être vraiment curieux de ce que vous êtes, vous, l'inconnu rencontré De vous écouter, de vous dire
Oh ! un dont il disait tant, Debussy l'adoré, et dont il prolonge la trajectoire sans jamais la sus-tendre, trop riche de sa culture originelle, trop fort de sa propre invention, de son rêve. Et sa musique alors nous revient, marine elle aussi, illuminant la rencontre personnelle d'un souvenir bouleversé et gardant en sa fraîcheur d'embrun les plus subtils, les plus virils secrets d'une alchimie unique.Lucien GUERINEL
Compositeur