Michel DIEUZAIDE
Un homme de ferveur
" Je suis trop religieux pour être croyant "
Bien qu'elle soit réductrice pour définir l'ampleur du personnage, cette phrase chaque fois prononcée avec malice, me semble recouvrir pleinement la mémoire que je conserve de Maurice Ohana.
Elle symbolise à la fois l'homme de ferveur, dont toute la musique est pétrie, l'humour qui chez lui restait fondamental, et une certaine hauteur de jugement que l'on trouve chez les êtres rares. Car sous le jeu des mots, cette phrase campe une position éthique qui fait de la liberté un fondement de la vie.Maurice Ohana était un homme libre dans la totale acceptation du terme. N'appartenant à aucune chapelle, il mélangeait à bon escient une intelligence critique et un esprit constamment en éveil. Il s'appliquait à forger au cur de sa création une évidence audacieuse qui ne se souciait ni des modes, ni des convenances. C'était un temps pas si lointain ou éthique et esthétique n'avait pas divergé au point ou on le constate de nos jours. Peut être le poids de créateurs de sa tempe y était-il pour quelque chose.
Les autres traces de ma mémoire qui jonglent entre photographie et films, faits avec ou autour de lui, ne seraient qu'anecdotiques face à ce souvenir, certes global, mais largement plus dense sur un homme d'une exceptionnelle humanité et d'une hauteur d'âme dont il faisait le serment même de son uvre propre. D'une grande culture, il savait pourtant mieux que quiconque combien tout moment créateur est d'abord un coup de sonde dans l'obscur pour y trouver la lumière, fut-elle de la nuit. " Lux noctis " est d'ailleurs le titre d'une de ses uvres majeures au travers de laquelle on peut mesurer combien sa différence le tenait à l'écart des croyances sans pourtant jamais abandonner la ferveur.
Michel Dieuzaide
Témoignage
Si différent qu'il ait pu être, il m'intéressait dès ses premières uvres par leur facture singulière. Dans les années 50, il était de ceux qu'il me fallait rencontrer, et nos échanges d'idées , au travers même de quelques discordances limitées, me semblaient fructueux.
Je me risquais parfois à le chicaner sur une certaine tendance au parallélisme au niveau des structures polyphoniques. Le Méditerranéen qu'il était devait me reprocher secrètement de m'égarer dans les brumes du Nord, les méandres contrapuntiques des écoles flamandes, sinon germaniques. Nous nous retrouvions dans une commune admiration poour la musique médiévale, le chant grégorien, et aussi, bien sûr, pour les grands harmonistes et coloristes tels que Chopin, Debussy et quelques autres (la liste était vite close pour lui).
Sa musique, aux arêtes et couleurs vives, baignée de lumière tantôt éclatante, tantôt lunaire, s'épanouit à merveille dans le domaine vocal et choral et je l'envie d'avoir si bien su adapter son style personnel au traitement de la voix humaine. Je songe à bien des pages de l'Office des Oracles, de Lys de Madrigaux et à la trouvaille saisissante par laquelle s'achèvent les toutes dernières pages de la Célestine.
Henri Dutilleux