Francis BAYER
Compositeur d'exception, Maurice Ohana s'est toujours refusé à enseigner la composition. Il ne fut donc jamais professeur, dans aucune institution musicale de quelque type que ce fût, et n'eut jamais d'élèves ou de disciples au sens propre du terme. La seule idée que la composition pût être enseignée lui paraissait aussi étrange qu'incompréhensible. Il ne faut voir, dans cette attitude, aucune arrogance particulière, mais bien plutôt une sorte de réserve naturelle et instinctive à l'égard de la notion même de pédagogie, dans la mesure où, derrière toute attitude ou toute activité de caractère pédagogique, il pressentait le risque d'une démagogie rampante.
Et pourtant si Maurice Ohana n'enseigna jamais de façon régulière, il lui arriva néanmoins, de temps à autre, de remplacer l'un de ses collègues soit au Conservatoire national supérieur de Musique, soit à l'École normale de Musique de Paris. C'est ainsi qu'il devint pour quelque temps, durant l'année scolaire 1970-71, mon " professeur " de composition et que je reçus alors ses premières " leçons de musique ". Très vite, il m'apparut comme une personnalité d'une liberté absolue en même temps que d'une intransigeance esthétique implacable. Non pas qu'il imposât aux étudiants que nous étions une direction musicale déterminée ; mais il ne faisait mystère ni de ses admirations, ni de ses rejets, nous faisant comprendre par là même, de façon très pressante, que l'une des qualités fondamentales d'un musicien-compositeur devant être l'authenticité personnelle, authenticité personnelle qui se mesure avant tout à la profondeur de ses convictions et de ses engagements. Pour lui, en effet, il était absolument impératif de savoir dire oui comme de savoir dire non, tout désir de neutralité prétendument objective en matière artistique étant, à ses yeux, une dangereuse utopie qui ne pouvait relever que de l'escroquerie intellectuelle ou de l'impuissance créatrice.
Maurice Ohana n'était pas un professeur et ne voulait surtout pas l'être : ses " leçons de musique " étaient donc des leçons d'existence. Certes, il nous parlait musique, nous montrait ses propres partitions, examinait les nôtres, les analysant et les discutant de façon critique avec une intelligence pénétrante et une lucidité redoutable. Mais l'essentiel était ailleurs. Ce qu'il nous apprenait -sans nous l'enseigner-, c'était tout d'abord une attention constamment renouvelée au matériau sonore, à la nature particulière de chaque sonorité (instrumentale ou vocale, artificielle ou naturelle) ; mais, par-delà ces données immédiatement transposables dans le domaine de la composition musicale, ce qu'il nous apprenait -toujours sans nous l'enseigner-, c'était une disponibilité permanente à l'égard de l'existence (de ses ombres et de ses lumières, de ses mystères et de ses miracles). Rien de plus naturel, du reste, de la part de quelqu'un dont la préoccupation essentielle était de se maintenir toujours au plus près du phénomène sensible réel et qui déclara un jour : " Les grandes leçons de musique, ce ne sont pas les musiciens qui me les ont données. Je les ai reçues concrètement de la mer, du vent, de la pluie sur les arbres et de la lumière, ou encore de la contemplation de certains paysages que je recherche parce qu'ils ont l'air d'appartenir plus à la création du monde qu'à nos contrées civilisées ". Peut-être que la plus importante " leçon de musique " que Maurice Ohana ait pu nous donner, c'est de nous avoir fait sentir au plus profond de nous-mêmes qu'il nous fallait vivre, en musicien, chaque instant de notre existence avec le maximum de densité personnelle et humaine, comme aussi avec la plus totale humilité à l'égard de la musique et de la vie.Francis BAYER
Compositeur et enseignant
Université de Paris VIII